• Alain

Joe Janvier and Cie 2


Les histoires de Pépère Brousse

Nos maîtres draveurs étaient toujours confinés dans l'embâcle tant méchant qui s'était formé à leur entrée dans le terrible remous qu'on appelait « Carille ». Un embâcle de même, ça prenait des maîtres draveurs ben accomplis pour te démancher ça. Ben, nos maîtres draveurs, c'était Tit-Lys, la fleur de lys tatouée dans le front, un vrai canadien français, le vieux Joe Janvier, vieux pis légendaire en surplus, Pierre Coriveau, un homme fort, grand pis gros et la Chique à Jalbert un personnage pas ordinaire, c'était des maîtres draveurs accomplis.

Ils avaient pas encore tout démanché l'embâcle mais ils commençaient à voir qu'ils allaient y arriver. Mais c'était pas toute l'affaire, ils savaient qu'une fois le train de bois reparti, ils allaient devoir passer par Sulla, le rocher de la bête à sept têtes avec ses sept têtes de serpent qui peuvent t'attraper pis te manger si tu passes trop proche.

Quand je vous dis que ça leur a pris un bout de temps pour démancher l'embâcle, c'était pas un embâcle ordinaire, c'était un embâcle fait par Carille, ça leur a pris plusieurs jours à démancher ça. Une chance, le vieux Joe avait avec lui sa 22 long rifle, qu'il avait ramenée du Klondike quand il était jeune, avec une boite de cartouches. Pour se nourrir, le vieux Joe allait tuer chaque jour un lièvre où deux et pis une perdrix, ils s'étaient montés un petit camp sur le bord de la rivière pour passer les nuits. Ils avaient pas le choix, ils étaient confinés là, dans Carille.

C'était le soir, nos maîtres draveurs étaient autours du feu à boire le thé des bois après le repas.

-Hey, dit moé donc mon Joe, elle est tu ben ben ben méchante, méchante, la bête à sept têtes ?

-Ah, ben plus méchante que ça, la Chique.

-Pas vrai !

  • J'tel dis.

  • Ah si tu me le dis, je te crois mon Joe.

  • Hey dis moé donc mon Joe, sérieux, la bête à sept têtes, elle pourrait pas avaler un gros comme moé ?

  • Ah, t'es tout petit pour elle, mon Pierre. Juste une de ses têtes pourrait en avaler trois comme toé, juste d'une goulée.

  • Wow, Joe, un petit ragoton comme moé, elle pourrait en avaler une douzaine d'une goulée ?

  • Ah là, t'as ben compris, la Chique.

  • Mais, dis moi donc mon Joe, toé qui a fait plusieurs descentes du Saint-Maurice avec la drave, l'as tu déjà vue, la bête à sept têtes ?

  • Ah ça mon Tit-Lys pour l'avoir vue, je l'ai jamais vue. Mais une année qu'en passant au ras du rocher de Sulla, je l'ai entendue siffler. Un sifflement épouvantable à faire dresser les cheveux droits sur la tête. Juste à l'entendre siffler, tu comprends à quel point elle est méchante pis qu'elle pourrait avaler trois Pierre Coriveau juste d'une goulée.

  • Mais, dis moé donc mon Joe, y a ti quelqu'un qui l'a déjà vue ?

  • Si y a quelqu'un qui l'a déjà vue, mon Tit-Lys, Pépère Brousse. Il m'en a fait tout son récit. Ils étaient quatre maîtres draveurs, comme nous autres. Ils venaient de sortir de Carille mais en seulement, leur peine était pas finie, ils devaient passer par Sulla. Arriver au rocher de Sulla, Pépère Brousse a mis ses coéquipiers en garde du danger. Mais tu penses ben, les trois autres, c'étaient des jeunes, ils se sont moqués de Pépère Brousse. C'est à ce moment là que la bête à sept têtes est arrivée. Le premier, deux têtes l'ont attrapé en même temps, chacune, une moitié. Elles te l'ont échiffé, pis chaque tête a mastiqué sa moitié, on entendait craquer les os. Il y en a un qui est resté pétrifié. Un tête de serpent te l'a happé pour l'avaler tout rond. L'autre a plongé dans l'eau pour s'échapper. Une des têtes de serpents a plongé itou comme un martin-pêcheur pis t'a avalé une grande gorgé d'eau avec notre jeune maître draveur qui a fini de nager dans le ventre de la bête à sept têtes.

  • Pis Pépère Brousse, mon Joe, Qu'est-ce qu'il lui est arrivé ?

  • Pépère Brousse a essayé de se sauver en courant sur les billes de bois. Une tête de serpent est arrivée en arrière de lui, elle a ouvert sa grande gueule, pis elle te l'a englouti.

  • Oui, mais mon Joe, Pépère Brousse …....

  • Attendez, j'ai pas fini l'histoire. Vous savez tous que Pépère Brousse a toujours prisé le tabac. Il avait sa tabatière dans sa poche de chemise. Y t'a garoché une poignée de tabac à prise dans le fond de la gorges de la tête de serpent, dessus la luette. La tête s'est mise à tousser tellement fort que ça t'a envoyé notre Pépère Brousse jusqu'au Cap de la Madeleine. Cette année là, Pépère Brousse est arrivé à Trois-Rivières ben avant le train de bois.

  • Wow, il lui en est arrivé des affaires à Pépère Brousse. Tu t'en souviens mon Joe quand il nous a raconté la fois où il s'était fait enlever par les bonhommes de la Lune ?

  • Hein, c'est quoi ça, cette histoire là, la Chique ?

  • Ben, je vas te la raconter mon Pierre, pis à toé aussi, mon Tit-Lys.

  • Pépère Brousse nous l'a conté comme ça : C'était le temps des foins, Pépère Brousse était en train de faucher. Tout d'un coup, il voit ti pas arriver des bonhommes de la Lune dans leur grand rabaska volant. Ils ont attrapé notre Pépère Brousse pour l'embarquer dans le rabaska qui est monté en flèche vers la Lune. La soirée allait commencer, il faisait pas encore sombre mais on pouvait déjà voir la Lune. Les bonhommes de la Lune s'occupaient pas à retenir Pépère Brousse, ils étaient tellement haut, Pépère Brousse pouvait pas sauter. C'est là qu'ils ont croisé un vol d'outardes. Ben là Pépère Brousse a sauté. Il a attrapé deux outardes par les pattes, pis c'est les outardes qui l'ont ramené à sa maison. Là, il a été chercher son fusil au gros sel. Quand les bonhommes de la Lune sont revenus pour le reprendre, il les a tiré au gros sel. On les a pu jamais revus. Pis c'est ben trop vrai, moé, je les ai jamais vus.

  • Bon, les petits gars, il est tard, je pense qu'on devrait dormir. On a une autre journée de travail demain. Ils se sont installés dans leurs couches qu'ils s'étaient faites avec des branches d'épinettes, sauf la Chique à Jalbert qui restait assis le nez en l'air.

  • Hey Joe. Ca en fait des dangers quand même. La bête à sept têtes qu'on va devoir affronter en passant par Sulla et pis les bonhommes de la Lune. Qui nous dit que pendant qu'on va dormir, les bonhommes de la Lune vont pas descendre avec leur rabaska volant pour nous amener sur la Lune. Ca en fait quand même des dangers hein mon Joe.

  • Oui, la Chique et c'est ben pour ça que la vie vaut la peine d'être vécue. Bonne nuit.


Ben oui, ils sont encore confinés nos maîtres draveurs. A part défaire l'embâcle, tout ce qu'ils peuvent faire, c'est se raconter des histoires. Mais bientôt, ils devront eux-même, se remettre dans leur histoire de notre feuilleton.

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